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Pourquoi tant de personnes fonctionnent… sans réellement bien fonctionner ?

il y a 2 heures
7 min de lecture



Il est tout à fait possible de traverser ses journées, de remplir ses obligations et de continuer à répondre aux attentes tout en sentant que quelque chose a changé dans notre façon de fonctionner.


On continue de travailler, de répondre aux courriels, de participer aux réunions, de s’occuper de la maison ou de la famille et de gérer ce qui doit être fait.  De l'extérieur, rien ne semble nécessairement indiquer qu'il y a un problème, même lorsque la fatigue au quotidien commence à s'installer. Pourtant, intérieurement, les mêmes activités peuvent demander de plus en plus d’effort. La concentration devient plus fragile, les imprévus sont plus difficiles à gérer, l’irritabilité augmente et il reste de moins en moins d’énergie une fois les responsabilités accomplies.


Comme nous arrivons encore à faire ce que nous avons à faire, nous pouvons facilement conclure que nous allons relativement bien. Après tout, nous fonctionnons encore.


Pourtant, être capable de continuer à fonctionner ne signifie pas nécessairement que notre façon de fonctionner est satisfaisante ou soutenable.


Nous évaluons souvent notre état à partir de ce que nous arrivons encore à faire


Lorsque nous nous demandons comment nous allons, nous avons tendance à regarder ce qui est visible et mesurable. 

Est-ce que j’arrive encore à travailler? 

Est-ce que je réussis à m’occuper de mes responsabilités? 

Est-ce que je respecte mes engagements?


Ces questions nous renseignent sur notre capacité à continuer d’accomplir certaines activités, mais beaucoup moins sur l’effort nécessaire pour y arriver.


Deux personnes peuvent accomplir exactement la même journée sans que celle-ci leur demande le même niveau d’énergie. Une même personne peut également maintenir sensiblement le même quotidien pendant plusieurs mois alors que le coût associé à celui-ci augmente progressivement.


Cette idée rejoint bien la perspective ergothérapique. En ergothérapie, le fonctionnement d’une personne ne se résume pas à sa capacité d’accomplir une tâche. On s’intéresse également aux occupations qui composent son quotidien, aux différents contextes dans lesquels elles se déroulent ainsi qu’à leur influence sur sa participation, sa santé et son bien-être (American Occupational Therapy Association [AOTA], 2020; Townsend & Polatajko, 2013).


J’aime utiliser l’image de la batterie d’un téléphone pour illustrer ce phénomène. Un téléphone dont la batterie est à 12 % fonctionne toujours. On peut continuer à utiliser le GPS, recevoir des notifications, écouter de la musique ou garder plusieurs applications ouvertes. Pourtant, sa marge de manœuvre n’est plus la même. Il peut ralentir, chauffer davantage et perdre rapidement le peu d’énergie qui lui reste.


Notre fonctionnement peut parfois suivre une logique semblable. Nous pouvons continuer à répondre aux demandes alors que nos ressources disponibles diminuent.


La question n’est alors plus seulement « Est-ce que j’arrive encore à fonctionner?», mais aussi « Qu’est-ce que ça me coûte de fonctionner de cette façon? »


Une partie importante de ce qui nous demande de l’énergie demeure invisible


Notre agenda donne une vision très incomplète de ce qui sollicite nos ressources au cours d’une journée.


Une réunion d’une heure occupe une heure dans l’horaire, mais cette donnée ne montre pas nécessairement l’attention qu’elle exige, les informations à traiter, les décisions à prendre ou les nombreux ajustements qui peuvent être nécessaires pour participer à cette rencontre.


Il en va de même pour toutes ces exigences qui s’accumulent au fil de la journée : gérer les imprévus, répondre aux sollicitations, composer avec le bruit, gérer ses émotions, s’adapter aux attentes des autres ou garder mentalement en tête tout ce qu’il ne faut pas oublier.


Individuellement, chacune de ces demandes peut sembler banale. Leur accumulation peut toutefois représenter une charge importante.


Les travaux de McEwen sur les mécanismes d’adaptation au stress ont notamment montré que les processus qui permettent à l’organisme de s’adapter aux demandes peuvent eux-mêmes entraîner un coût lorsqu’ils sont sollicités de façon répétée ou prolongée (McEwen, 1998).


C’est aussi ce qui peut expliquer qu’une personne termine sa journée en se demandant pourquoi elle est aussi fatiguée alors qu’elle a l’impression de « ne pas avoir fait grand-chose ».


Ce n’est donc pas uniquement la quantité d’activités réalisées qui compte. La façon dont nous devons nous adapter pour les réaliser compte également.


Quand le quotidien se met tranquillement à rétrécir


Lorsque nos ressources diminuent, nous cherchons naturellement à préserver notre énergie pour ce qui nous paraît incontournable. Le travail doit être fait, les enfants doivent manger, certains rendez-vous ne peuvent pas être déplacés et les responsabilités continuent d’exister.


Pour réussir à maintenir ces éléments, nous commençons parfois à réduire ce qui semble moins urgent. Nous voyons un peu moins nos proches, nous reportons une activité physique, nous cuisinons moins souvent ou nous mettons temporairement un loisir de côté.


Ces ajustements ne sont pas nécessairement problématiques. Ils peuvent même être tout à fait appropriés pendant une période particulièrement exigeante.


Ce qui mérite davantage notre attention, c’est lorsqu’ils deviennent progressivement notre fonctionnement habituel.


Le quotidien peut alors continuer à être fonctionnel sur papier tout en devenant de moins en moins satisfaisant. Une proportion importante de nos ressources sert à répondre aux obligations, tandis que d’autres dimensions de notre vie occupent progressivement moins de place.


La perspective ergothérapique nous invite justement à regarder au-delà de la performance d’une activité isolée pour nous intéresser à la participation dans les différentes occupations qui composent le quotidien et à leur contribution à la santé et au bien-être (AOTA, 2020; Townsend & Polatajko, 2013).


Autrement dit, continuer à accomplir nos responsabilités ne raconte qu’une partie de l’histoire.


Il n’est pas nécessaire d’attendre de ne plus être capable


Lorsque nous pensons à l’épuisement, nous imaginons facilement un point de rupture évident où une personne n’arrive tout simplement plus à fonctionner.


Dans la réalité, les changements peuvent être beaucoup plus graduels.


La fatigue peut devenir plus présente. La concentration peut demander davantage d’effort. Les oublis peuvent être plus fréquents. Une personne peut devenir plus irritable ou avoir moins de tolérance envers le bruit, les interruptions et les imprévus. Elle peut également avoir davantage besoin de s’isoler ou avoir l’impression de traverser ses journées en pilote automatique.


Ces manifestations peuvent avoir de nombreuses causes et ne permettent évidemment pas, à elles seules, d’expliquer ce qui se passe. Une fatigue persistante, inhabituelle ou un changement important dans le fonctionnement mérite d’ailleurs parfois d’être discuté avec un professionnel de la santé.


Elles peuvent toutefois devenir des informations intéressantes à observer.


J’aime comparer ces signaux aux voyants lumineux d’une voiture. Lorsqu’un voyant s’allume sur le tableau de bord, notre objectif n’est pas simplement de faire disparaître la lumière. Nous cherchons plutôt à comprendre ce qu’elle nous indique sur ce qui se passe sous le capot.


Nous pouvons adopter la même curiosité envers notre fonctionnement.


Au lieu d’attendre que notre capacité à accomplir nos responsabilités soit complètement compromise, nous pouvons commencer à porter attention aux changements plus subtils : ce qui nous demande davantage d’effort qu’auparavant, ce que nous avons progressivement cessé de faire ou encore la marge de manœuvre qu’il nous reste une fois l’essentiel accompli.


Observer le coût, pas seulement le résultat


Il peut donc être intéressant de déplacer légèrement notre regard.


Plutôt que de nous demander uniquement si nous sommes encore capables de faire ce que nous avons à faire, nous pouvons également observer dans quelles conditions nous y arrivons.


Est-ce que certaines journées me demandent maintenant beaucoup plus d’effort qu’auparavant? 


Est-ce qu’il me reste suffisamment de ressources après mes obligations pour participer à d’autres activités importantes pour moi?


Est-ce que mon quotidien s’est progressivement réduit autour de ce que je dois absolument accomplir? 


Est-ce que je dispose encore d’une certaine marge pour composer avec un imprévu sans avoir l’impression que tout s’écroule?


Ces questions n’ont pas pour objectif de nous amener à analyser constamment notre niveau d’énergie ou à rechercher un quotidien parfaitement équilibré. Elles permettent plutôt de porter attention à une dimension du fonctionnement que nous avons tendance à négliger : le coût associé au maintien de notre quotidien.


Cette observation peut être particulièrement utile parce qu’elle nous permet parfois de remarquer qu’un changement est en train de se produire avant d’atteindre un point où nous n’arrivons plus à répondre à nos responsabilités.


Et si bien fonctionner signifiait autre chose?


Nous associons facilement le fait de « bien fonctionner » à notre capacité à être productif, organisé, disponible et capable de répondre à nos responsabilités.


Il existe pourtant une autre façon de regarder les choses.


Bien fonctionner pourrait aussi vouloir dire être capable de participer aux occupations importantes de notre quotidien sans que le maintien de nos responsabilités exige constamment la majorité de nos ressources disponibles. 

Cela ne signifie pas que toutes nos journées doivent être faciles ou parfaitement équilibrées. Certaines périodes de vie seront inévitablement plus exigeantes que d’autres, et nos ressources fluctueront selon notre santé, notre contexte et les événements que nous traversons.


L’enjeu est plutôt de pouvoir reconnaître lorsqu’une façon de fonctionner qui était auparavant viable devient progressivement trop coûteuse.


Parce qu’il est tout à fait possible de continuer à fonctionner pendant longtemps tout en ayant de moins en moins de marge de manœuvre.


La prochaine fois que tu constates que tu arrives encore à « tout faire », une autre question pourrait donc être intéressante : À quel coût est-ce que j’y arrive?


Cette question ne donne pas immédiatement une solution. Elle nous invite toutefois à porter un regard différent sur notre fonctionnement et, parfois, à reconnaître plus tôt ce que notre quotidien essaie déjà de nous montrer.


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Références

American Occupational Therapy Association. (2020). Occupational therapy practice framework: Domain and process (4th ed.). American Journal of Occupational Therapy, 74(Suppl. 2), 7412410010. https://doi.org/10.5014/ajot.2020.74S2001


McEwen, B. S. (1998). Protective and damaging effects of stress mediators. New England Journal of Medicine, 338(3), 171–179. https://doi.org/10.1056/NEJM199801153380307


Townsend, E. A., & Polatajko, H. J. (2013). Enabling occupation II: Advancing an occupational therapy vision for health, well-being & justice through occupation (2nd ed.). CAOT Publications ACE.

 
 
 

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